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Elites et bazar en Algérie

Published in El Watan, 15 June, 1999

Dr Rachid Tlemçani
Prof. Institut des Sciences Politiques et Relations Internationales

 

L’absence des thèmes économiques a été lourdement ressentie lors de la campagne présidentielle anticipée. En effet, les candidats à la magistrature suprême n’ont pas abordé la question économique avec rigueur. Lorsqu’il leur est arrivé de se prononcer sur cette question, ils ont évité soigneusement de fixer des échéances quant à sa sortie. Il semblerait qu’il y ait eu un accord ou consensus tacite entre les centres de décision et les candidats.

Si la promulgation d’un décret présidentiel peut mettre fin à la crise sécuritaire et au terrorisme, ce n’est pas le cas pour la crise économique. Aujourd’hui, les enjeux du bazar sont devenus énormes et dépassent de loin les acteurs locaux.

La normalisation du cadre juridique

La crise qui secoue profondément l’Algérie dans les années 90 a pour origine, au niveau économique, le processus de désengagement de l’Etat providence. Ce processus, initialement appelé restructuration organique, touchant les activités des grandes sociétés nationales, a été entamé dès la prise du pouvoir de Chadli Bendjedid. Mais c’est après la chute brutale du prix du pétrole en 1985 que les pouvoirs politiques ont décidé de mettre en œuvre, d’une façon systématique et vigoureuse, un arsenal institutionnel et juridique. Cette modernisation du cadre juridique est jugée impérative pour la mise en place de l’économie de marché, euphémisme utilisé pour désigner le développement forcené d’un certain type de capitalisme.

Ainsi lorsque éclatent les émeutes d’Octobre 1988, un arsenal législatif et juridique s’ap
parentant à une mini-révolution législative est déjà mis en place. D’autres mesures à caractère réglementaire ont été prises aussi au lendemain des événements d’Octobre 1988, avec pour objectif essentiel l’accélération et la radicalisation de la réforme économique en cours. Cependant, le processus de démonopolisation et de dérégulation mis en œuvre se heurta immédiatement à des résistances et à des incohérences significatives lors de sa mise en application. Cela eut pour effet de pousser les pouvoirs publics à recourir, au début des années 90, à la promulgation d’une autre série d’oukases et à la dévaluation régulière de la monnaie nationale. Le recours au FMI amena les mêmes pouvoirs à prendre des mesures beaucoup plus radicales avec la mise en œuvre de l’accord de confirmation et du Programme d’ajustement structurel (PAS) en avril 1994.

Aujourd’hui, le cadre législatif se trouve considérablement normalisé pour tout ce qui touche à l’activité du secteur économique. L’adaptation et la modernisation du cadre juridique en question restent marquées par un formalisme excessif et une démarche bureaucratique contraignante. Cette modernisation inclut dans son lexique des notions qui étaient jusque-là étrangères au vocabulaire en cours dans le pays: restructuration organique, entreprise publique économique (EPE), autonomie, fonds de participation, convertibilité du dinar, vérité des prix, reprofilage (bilatéral et multilatéral), rééchelonnement, FMI, holdings, partenariat, déficit chronique, faillite, compression des effectifs, programme d’ajustement structurel (PAS), retraite anticipée, dissolutions administratives, privatisation, chômage... et conteneurs. Le désengagement de l’Etat-providence de sa fonction d’accumulation du capital est en définitive un des enjeux fondamentaux du capitalisme imaginaire et virtuel.

Presupposes theoriques de l’infitah

Le schéma théorique que sous-tend l’infitah en cours depuis le début des années 80 repose sur le désengagement de l’Etat-providence par le démantèlement du secteur productif public et la dérégulation du commerce extérieur. Les idées du trop d’Etat de l’économie administrée doivent être remplacées rapidement par les idées en vogue, à l’époque, de moins il y a d’Etat mieux ça vaut.

Selon les protagonistes du néo-libéralisme, la promulgation d’une nouvelle législation est en soi nécessaire et suffisante pour assurer le succès d’une réforme économique qui se voulait de surcroît radicale. D’après cette vision, le système rentier-bureaucratique a la capacité de se transformer, par la grâce des lois, en un système de droit prenant sa source dans le travail productif. La même croyance veut que l’instrument juridique soit en mesure de remettre en cause radicalement la prééminence de la société politique sur la société civile et du chef de la tribu ou du douar sur le patron d’entreprise. L’ancien système a la capacité de passer, selon cet argument, d’un ordre de régulation à un autre ordre où les lois du capitalisme classique ou européen remplaceront l’injonction administrative et la gestion clientéliste de la chose publique. En un mot, l’ancien système a le pouvoir, toujours dans la même optique, de faire sa révolution copernicienne. Second, un consensus national, clair et sans ambiguïté de langage, n’est pas perçu comme un préalable aux nouvelles règles de jeu devant régir l’économie de marché. Enfin, la mise en place de l’économie de marché, selon l’argument néo-libéral, relève d’un processus exclusivement interne n’ayant qu’une relation lointaine avec les forces du marché mondial.

Lutte politique et rentes

Au regard des expériences qui ont eu lieu dans plusieurs pays du Sud, la modernisation juridique modifie seulement les conditions d’accès à la rente tout en créant de nouvelles activités rentières et spéculatives. Cette modernisation n’élimine pas pour autant le comportement des agents économiques motivés souvent par la recherche du gain facile et de la rente. Les conditions objectives du comportement rentier ne disparaissent pas en effet avec la libéralisation économique et, en particulier, avec le démantèlement du secteur économique public. Les nouvelles activités induites par la réforme se trouvent de ce fait beaucoup plus fructueuses et lucratives que celles qu’on retrouve dans l’économie administrée.

La libéralisation fabrique des clientèles qui, en retour, la renforcent, en tant qu’option, et contribuent efficacement à l’élargement de sa base sociale. Ces clientèles se transforment, cependant, en clans ou groupes de pression, et obligent les centres de décision à trancher en leur faveur à chaque fois que les règles de jeu deviennent contraignantes ou que se fait sentir de manière pressante la nécessité de passer à un autre ordre de régulation. L’infitah transforme profondément la structure sociale en redistribuant le produit social public, en réorganisant les statuts professionnels et sociaux et en créant de nouvelles rentes de situation.

Oligopoles prives et souk

Le conflit capital-travail caractérisant la société bourgeoise est quasi inexistant dans les sociétés du Maghreb et du Moyen-Orient. Ce conflit a institué en Europe et aux Etats-Unis les mêmes droits sociaux que politiques pour tous les citoyens. Par contre, c’est le conflit rente-souk qui caractérise les sociétés pétrolières et rentières. Au fur et à mesure que l’économie de bazar s’implante, ce dernier conflit tend à s’élargir à l’ensemble des couches sociales pour devenir un rapport dominant et structurant les alliances de classes. Ce type de relation concède uniquement les droits politiques au détriment des droits sociaux (droit au travail, à la santé, au logement, à l’éducation...).

Le souk sert alors de lieu de récupération d’une portion importante de la rente énergétique par les oligarchies locales alliées au capital transnational. Le processus d’accumulation du capital est reconverti dans les sphères de circulation d’échange et de répartition du revenu en un ensemble de valeurs d’usage.

La réorientation improductive du capital public permet au complexe militaro-mercantile d’élargir la base des prélèvements au détriment de la mise à niveau du tissu industriel et par conséquent de la relance de la machine économique. L’infitah dans les pays arabes n’a pas ainsi créé une dynamique économique comme ce fut le cas dans les pays de l’Asie ou de l’Amérique latine. La mutation de l’activité commerciale se fait en Algérie du cabas au conteneur, alors qu’elle se fait vers l’industrie dans les pays émergeant.

Pouvoir et multipartisme

Etrange paradoxe, l’opposition partisane, y compris islamiste, a adhéré, globalement et sans réticence, à la nouvelle politique économique. Dès leur officialisation, les partis politiques ont rejoint l’analyse développée par l’Etat à propos de l’origine de la crise économique et promu un discours de sortie de la crise quasi identique au discours officiel. De ce fait, ils n’offrent aucune alternative crédible à la politique économique officielle et semblent se cantonner, pour la plupart d’entre eux, dans une attitude ignorante des lois et des impératifs du capitalisme. Au fondamentalisme idéologique des années 70, s’est rapidement substitué un fondamentalisme économique que l’instauration du multipartisme n’a pas remis en cause. La pensée du parti unique s’est substituée à la pensée unique.
Face à la déliquescence de l’Etat populiste, cette catégorie sociale a tendance à revendiquer paradoxalement un Etat fort non pas au sens consensuel et hégémonique, mais plutôt autoritaire et répressif. Le renforcement de la société politique est perçu comme le fer de lance de la transition démocratique, alors que cette fonction est historiquement dévolue à la société civile. On tente de substituer à l’Etat nourricier un Etat «veilleur de nuit» du grand bazar.

Etat des lieux de la liberalisation

Au terme de deux décennies d’ouverture économique, l’Algérie s’est appauvrie structurellement au lieu de s’enrichir et devenir par conséquent un pays émergeant. La situation sociale et économique du pays est catastrophique. Rappelons à cet effet quelques indicateurs macro-économiques:

- un taux chômage de 50 %;
- 200 000 cadres universitaires marginalisés;
- un déficit de logements de 2 millions d’unités;
- plus du quart de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté;
- plus d’un Algérien sur quatre est illettré;
- une dette extérieure de plus 30 milliards de dollars, soit 1 000 dollars par habitant;
- le ratio du service de la dette est de 42 ,2 %. La norme admise est de 30 %;
- une croissance industrielle négative;
- une dépendance alimentaire supérieure à 80 %.

Partant de ces indicateurs, tous les experts s’accordent à dire que la mise à niveau du tissu industriel est un préalable à la relance économique. Pour cela, une manne financière est jugée nécessaire aujourd’hui plus qu’hier. Ce flux de capitaux ne peut essentiellement provenir aujourd’hui que d’une des trois sources existantes : l’aide extérieure, l’exploitation intensive des hydrocarbures, ou l’apport de la diaspora. Les deux premières sources de revenus sont de type classique. Il serait donc plus intéressant de s’attarder sur la dernière.

Le flux des capitaux

L’apport financier de la diaspora a été déterminant dans le processus du décollage économique dans de nombreux pays. A titre d’exemple, la participation de l’émigration chinoise ou polonaise à l’accumulation du capital national a été considérable dans ces pays. Les diasporas égyptienne ou marocaine jouent également un rôle important dans la formation du capital national. En 1994, les revenus provenant de l’émigration marocaine étaient plus importants que ceux liés à l’exploitation du phosphate et du tourisme.
Les flux de capitaux ont maintenu la viabilité économique de la Jordanie et d’Israël depuis la proclamation de ces Etats. Par contre, la participation des Algériens à l’effort d’édification nationale est insignifiant depuis la fin des années 70.

Compte tenu de la raréfaction des capitaux sur le marché financier, n’est-il pas opportun de mettre en place une politique facilitant le rapatriement des avoirs algériens à l’étranger dont leur origine est douteuse dans une grande partie ? Le rapatriement de 10 à 20 % de ces fortunes s’élèverait vraisemblablement à la rente énergétique d’une année. Dans une telle éventualité, l’Algérie n’aurait besoin, ni d’un troisième rééchelonnement, ni d’hypothéquer ses hydrocarbures ni de quémander une aide spécifique des pays amis. La rationalité économique passe avant l’éthique de l’Etat, surtout, lorsque celle-ci repose sur une crise de légitimité singulière.

Conclusion

La place et la fonction de l’Algérie dans le nouvel ordre militaire et sécuritaire en gestation dépendent incontestablement de sa capacité et de son influence économique dans la région. Un pacte moral s’impose aujourd’hui plus que l’organisation de scrutins très coûteux et entachés de fraude ou la création de partis politiques ayant une capacité très réduite de mobilisation. Un sursaut nationaliste, de type nouveau, serait salutaire pour l’intérêt national et régional.







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